Chapitre 8, Page 2

Publié le par Cidragon6

22 heures 30, chambre 166


On aurait pu croire que le bâtiment avait été ensorcelé, tant il y avait de silence, tant sa fraicheur amenait à s'y croire totalement seul. Il n'y avait pas une pendule qui faisait entendre son "tic tac", aucun oiseau de proie qui ne chassait au-dehors, et les ventilateurs semblaient quasiment absents.

Soudain, des bruits de pas dans le couloir. D'abord, quelqu'un frappa à la porte, puis cette même personne sonna à plusieurs reprises. Cela réveilla Sophie en sursaut, mais ne fit pas grand-chose à Kyru qui ne dormait pas.

Le garçon se leva et alla ouvrir la porte. Derrière celle-ci se trouvait Lucen, qui pour la première fois était visiblement triste et bouleversé. « C'est Sulyvan, fit-il d'une voix faible. Il a fait une connerie...»

Kyru suivit Lucen dans le couloir, il y vit Sulyvan allongé par terre, près de l'entrée de sa chambre. Youryne était accroupi auprès de lui, les yeux larmoyants. Il releva la tête vers Kyru et lui dit : « Je ne voulais pas... qu'il recommence...»

Au même moment, deux ambulanciers arrivaient munis d'une civière. Ils déposèrent celle-ci près du jeune homme, et Youryne fut obligé de reculer. Il tenait dans se mains la paire de lunettes teintées de son ami. « Il a dû avaler toute une boite de médicaments, devina Lucen gravement.

-         Mais pourquoi ? manifesta Kyru.

-         Pour en finir avec la vie...»

Sulyvan était désormais allongé sur la civière. Avant que les ambulanciers ne l'emmènent, le jeune homme encore conscient tourna la tête vers Kyru. Ses lèvres bougèrent, comme s'il l'appelait.  « Tu devrais aller avec lui...» conseilla Youryne en lui remettant les lunettes. Kyru n'hésita pas une seconde. Il suivit les deux hommes jusqu'à l'ambulance, et monta dans le véhicule avec eux, à l'arrière. « Tu le connais depuis longtemps ? l'interrogea un des hommes.

-         Non, pas si longtemps...

-         Tu devrais t'y faire, avec lui ça arrive assez souvent...»

L'homme n'était pas du tout alarmé par l'incident. Au contraire, il avait l'air très calme.


***


Le transport ne dura qu'une minute, et rapidement Sulyvan fut amené dans un service spécialement conçu pour ces "incidents fréquents". D'ailleurs, Kyru put remarquer qu'il s'y trouvait déjà de nombreux jeunes. Beaucoup avaient des bandages sur les avants bras, et baissaient la tête avec regret.

Sulyvan était dans une pièce fermée où des médecins s'occupaient de lui. Pendant ce temps-là, Kyru manifesta de la curiosité pour ceux qui se faisaient soigner. Il regarda à l'intérieur d'une des chambres, et vit un petit enfant. Il ne devait pas avoir plus de dix ans, et son avant-bras était tracé de nombreux traits rouges. Il s'était taillé le bras avec une lame de rasoir !

Kyru contemplait ce bras avec fascination. Le sien n'aurait jamais pu être blessé de la sorte, et sa faculté de régénération aurait de toute manière tôt fait de le guérir sur l'instant. Le jeune garçon mutilé leva la tête vers Kyru, et la rabaissa aussitôt.

Dix minutes plus tard, Sulyvan était emmené dans une autre pièce.


Au même moment, Sophie s'était rendue devant la porte du logement 190, celle des trois filles qu'elle avait rencontrées la veille dans le couloir.


La jeune fille frappa à la porte, et ce ne fut que quelques secondes après qu'une des filles lui ouvrît. Sophie rentra dans le salon, qui était décoré de nombreuses bougies et draps cramoisis qui pendaient du plafond jusqu'au sol. « Bienvenue ! » souhaita vivement une des filles. « Vous ne dormez pas ? demanda Sophie.

-         Nous ne dormons que très peu, avoua celle qui l'avait fait rentrer. »

Il faisait plutôt chaud, et ce devait être à cause des nombreuses bougies entreposées sur le sol, sur les meubles, et même sur la petite table contre le mur. De l'encens brulait sur cette même table, et la pièce toute entière était encombrée de fumées. La fille qui avait souhaité la bienvenue à Sophie était à genoux au milieu du salon. « Je m'appelle Alexa, dit-elle.

-         Moi c'est Jessy, se présenta celle qui l'avait faite rentrée.

-         Je m'appelle Sarah, fit une autre un peu plus loin. »

Devant Alexa se trouvait un drap jaune ocre, semblable à une carte, et entouré de quatre bougies. « Que faites-vous ? demanda Sophie en s'en approchant.

-         Nous lisons l'avenir, dévoila la fille agenouillée. Cela fait des heures que nous y sommes, il y a d'étonnantes révélations...

-         À propos de quoi ? »

Les trois jeunes filles se regardèrent, comme pour se demander si elles devaient vraiment lui divulguer leur secret. Après quelques secondes, Alexa invita Sophie à s'asseoir en face d'elle, juste devant l'étrange carte. Sur celle-ci étaient entreposées des cartes dorées avec des points noirs, et aux quatre extrémités, quatre paquets bien remplis. Les deux autres filles vinrent s'asseoir à côté de Sophie. « C'est une méthode de divination, et bien que nous ne sommes pas certaines que tout ce qui en sort soit vrai, nous ne pouvons nous empêcher de la pratiquer...

-         Tu avais dit qu'il y a d'étonnantes révélations ?

-         Nous ne savons s'il est question de hasard, expliqua Jessy, mais nous avons interprété quelque chose qui fait froid dans le dos...»

Sarah tenait une feuille sur laquelle étaient écrites de nombreuses phrases. Elle lut à voix haute : « Divination brute, ça donne cela : La terre s'actionne, le froid est détruit, la ville se divise, la vie est morte, le destin est autoritaire, un, huit, un, zéro.»

Sophie comprenait déjà de quoi il était question. Jamais elle n'avait cru en la divination, et ne s'y était jamais intéressée.

-         La divination brute ? demanda telle curieuse.

-         C'est ce que nous obtenons directement par les cartes, précisa Jessy. »

Sarah reprit alors : « Divination interprétée, cela donne... La terre tremble, l'hiver n'est plus. Les villes s'effondrent et les immeubles partent en mille morceaux. Il n'y a plus d'espoir car il n'y a plus de vie, le destin est inéluctable... Dix-huit octobre...»

Sophie ne savait pas si elle devait considérer le dix-huit octobre comme le début de l'apocalypse. C'était si tôt ! Sans dévoiler ne serait-ce qu'un détail ce qu'elle savait à propos de Kyru, elle resta avec les trois jeunes filles brunes.

 


A l'hôpital, 23 heures 30.


La lumière était coupée, Sulyvan dormait dans son lit d'hôpital, la tête relevée par un oreiller. A son chevet, sur une chaise, Kyru méditait. Il entendait au fond de lui cette voix, celle qui lui disait de chercher la mort... Mais comment la trouver ? Il aurait donné tout ce qu'il pouvait, pour avoir un corps d'humain naturel, et ainsi mourir en paix d'une manière forte simple. S'enfoncer un couteau dans le cœur ? Se pendre ? S'empoisonner ? Se jeter du haut d'une falaise ou d'un immeuble ? Respirer un gaz mortel ?

Il méprisait de plus en plus ces humains qui tentaient de mourir sans y arriver, par manque de chance ou de courage.

Le jeune homme qui avait tenté de se tuer ouvrit enfin les yeux. Quand il comprit où il était, il regretta une nouvelle fois son geste. « Oh non, soupira-t-il.

-         Ce n'est pas la première fois, n'est-ce pas ? fit Kyru.

-         J'en ai marre de cette vie... Mais il faut que je me résigne...»

Sulyvan regarda Kyru dans les yeux. « J'ai l'impression que toi et Sophie, vous n'avez pas encore compris dans quel établissement vous êtes...

-         J'ai quelques doutes...

-         Ceux qui y sont admis ne sont pas seulement des enfants de riches... mais des enfants dont les parents peuvent leur payer le luxe d'être soignés psychologiquement, et qui puissent vivre dans un endroit qui donne l'envie de réussir sa vie. Le parc pour apprécier la nature, la fraicheur pour mieux apprécier la chaleur... Le luxe qui cache la misère du monde... N'as-tu pas remarqué qu'il y avait de nombreux médecins à l'intérieur du lycée ? À ton avis, pourquoi y a-t-il des barreaux aux fenêtres ? Nous nous habillons tous de noir pour exprimer notre peine, et nous baissons la tête, car nous avons tous perdu l'espoir de vivre dans un monde meilleur. Ô Dieu, pourquoi tu nous laisses souffrir ? Pourquoi te venges-tu ? À cause des guerres ? De la faiblesse de ton œuvre ? »


***


Sulyvan releva sa tête et regarda le plafond, comme s'il s'y trouvait une divinité qui pouvait le voir. « Si tu existais, alors je t'en voudrais...  Ô Dieu, sois maudit ! Je ne veux pas de ta lumière destructrice... Si l'enfer est ton contraire, alors je ne désire que m'y installer durablement ! S'il n'y a que flammes et cendres en enfer, cela ne me dérange pas ! En ce monde que tu as créé ne peut subsister que le mal, et pourquoi donc devrais-je penser que le paradis est un rêve où il n'existe nulle injustice ? Ô Dieu, peux-tu seulement avoir la bonté de nous laisser mourir ?

-         Un monde en souffrance, chuchota Kyru. Tous les mondes sont voués à la destruction...»

Kyru serra sa tête entre ses mains, tout en chuchotant... « Tous ces regards... Toutes ces têtes tournées vers le bas, regrettant un monde si pitoyable...»

Une foule de souvenirs lui revint, de ces gens qui marchaient en attendant une fin impossible, les yeux vides de toute passion... Il tomba sur le sol, évanoui. La pièce entière trembla, et le carrelage se brisa en partie.


***


Quelques infirmiers vinrent voir ce qui se passait. Ils allumèrent la lumière, et découvrirent le corps du jeune homme, ancré dans le carrelage. Sulyvan s'était rendormi, il ne put voir la scène qui allait se dérouler. Deux infirmiers essayèrent de relever Kyru pour le mettre sur un lit, mais ce fut impossible. « Mais qu'est-ce qu'il se passe ? demanda un troisième, surpris.

-         Impossible de le bouger ! »

Ils tentèrent à quatre de lui lever une seule jambe, en vain. « Il est collé au sol ? s'interrogea l'un d'eux.

-         Vous êtes sûr que ce n'est pas une statue de plomb ? »

Ils se posèrent bien des questions pendant plusieurs minutes, avant d'appeler d'autres infirmiers d'autres services. La nouvelle se propagea dans une grande partie de l'hôpital. Heureusement, très peu de monde arriva, car de nuit très peu d'infirmiers ou de médecins pouvaient se mettre de quitter leur poste. Ils attachèrent Kyru par les pieds avec plusieurs câbles en acier. A sept, ils tirèrent de toutes leurs forces.

Enfin, le corps du jeune garçon se déplaça difficilement. C'est à ce moment-là qu'ils comprirent que ce n'était pas une statue plombée au sol, mais une personne qui devait être bien vivante. « Mais c'est une blague ? crut un médecin.

-         En quelle matière cette "poupée" est-elle faite ? Et qui est responsable de tout ça ?

-         Ce n'est pas une poupée, affirma un infirmier. Il respire, et...»

Il alla caresser les cheveux de Kyru. « Ses cheveux sont tellement rigides... je n'ai jamais rien vu de tel ! Sa peau est froide, mais n'est pas glacée comme de la pierre...»

Ils traînèrent Kyru jusque dans une chambre, qu'ils verrouillèrent. Pendant toute la nuit, ils burent une quantité impressionnante de café, et discutèrent de ce "phénomène". Quand d'autres personnes venaient les rejoindre pour leur demander la vérité, ils se contentaient de montrer les traces qui partaient de la chambre de Sulyvan, jusqu'à celle où ils avaient emmené le mystérieux jeune homme.


***


Le lendemain, 8 heures du matin, à l'hôpital...


Kyru se réveillait enfin, par terre dans une chambre. Il vit en tout premier les marques sur le carrelage... « Mince...» murmura-t-il en se levant rapidement. « T'es un gros con...» se fit entendre une voix derrière Kyru. Celui-ci se retourna brusquement. Walter et William étaient assis sur le lit, ils le fixaient. « Tu es bien maussade pour une si belle journée, remarqua Walter d'un air neutre. Mais c'est normal, car il est vrai que tu es un gros con...

-         Mais qu'est-ce que vous avez ? Ce n'est pas ma faute...

-         Tu as bien bouleversé tout le monde, déclara Walter.

-         Tu sais que tout le monde parle de toi ? »

Kyru n'avait pas l'intention de s'excuser, mais il ne pouvait pas empêcher les deux agents de parler. « Tu ne sembles pas comprendre la situation, s'énerva William. On a fait un travail démesurément dangereux, nous avons travaillé toute notre vie pour devenir ce que nous sommes. Tu crois que cela nous plaît ? Nous nous sommes souvent mis dans des situations très embarrassantes, nous avons fait des missions très périlleuses, mais nous nous en sommes toujours sortis ! Walter et moi, nous avons fêté en même temps nos trente-quatre ans, et il ne nous manquait plus qu'un an pour prendre notre petite retraite ! Au lieu de profiter des millions que nous avons accumulés, nous n'aurons droit qu'à la fin du monde !

-         Nous aurons travaillé toute notre vie pour rien, compléta Walter sombrement.

-         Nous n'avons jamais profité de la vie... Ni de femmes ni d'enfants, aucun flirt ! Pas d'alcool, pas de fumée, aucune drogue ! Un travail soigné et acharné... »

Ils restèrent vingt secondes à s'observer. Kyru restait de marbre, la tête baissée. « Vous étiez au courant des caractéristiques de cet établissement ? leur reprocha Kyru d'un ton accusateur.

-         Nous les savions en effet, admit William. Mais c'était le seul moyen de te cacher...

-         Et tu n'y resteras pas éternellement, ajouta son collègue. »

L'homme en blanc alla vers la porte, et vérifia qu'il n'y avait personne derrière. « Heureusement que l'information n'est pas vraiment sortie, informa-t-il. C'est Alan qui nous a appris ce qu'il se passait ici. Sois chanceux qu'ils ne t'aient pas reconnu, et que les médecins savent rester discrets... Imagine un peu si les médias étaient au courant ? L'OAM te cherche encore activement, mais n'a aucune piste...»

Kyru ne disait rien, et son état l'empêchait de regretter quoi que ce soit.

« Nous devons faire le maximum pour ne pas qu'une quelconque information ne sorte de ce centre, dit Walter.  Cela va être dur...

-         Échappe-toi sans que personne ne te voie... J'espère que nous ne nous reverrons pas avant la fin du monde... »

Sur ces mots, les deux agents partirent en laissant Kyru au milieu de la chambre. Il alla s'asseoir le plus doucement possible sur le lit. « C'est bientôt la fin...» se dit-il pour reprendre courage. Il se dirigea vers la fenêtre, il se trouvait au troisième étage. Il brisa la vitre et se hissa sur le rebord. Enfin, il se laissa tomber. Le bitume éclata, un petit cratère s'était formé autour de Kyru, qui avait correctement réceptionné sa chute. « Hum... Quel monde fragile ! »

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Publié dans Ecriture - art

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