Chapitre 4, Page 1
Chapitre 4
Le grand centre hospitalier se trouvait dans la moyenne ville d'Highbourg. C'était une agglomération assez isolée, dont on entendait très rarement parler. N'ayant pas plus de trente-mille habitants et ne possédant pas vraiment d'industries, la plupart des gens étaient des scientifiques ou des familles assez riches qui s'isolaient un peu du monde pour vivre une vie meilleure. Il n'y avait pas de banlieues, mais des parcs, il n'y avait pas de logements sociaux, mais de magnifiques villas. Cette ville se réfugiait dans une plaine entourée de montagnes, offrant ainsi de merveilleux paysages. Tout y était agréable. Il y avait des collèges et des lycées, dont un qui se trouvait juste à côté de l'hôpital.
La voiture contenant les quatre personnes arriva au centre, traversant de multiples infrastructures avant de rentrer dans un bâtiment. Arrivés à un parking sous terrain, ils descendirent de la voiture. Sophie frissonna, il faisait frais. « Il fera bien plus chaud en haut, ne t'inquiète pas », lui dit William en la voyant. Après avoir pris l'ascenseur, ils marchèrent plusieurs minutes. Plus ils s'enfonçaient dans le bâtiment, moins il y avait de patients ou de médecins. Au bout d'un moment, ils rentrèrent dans une zone privée. C'était le calme absolu, il n'y avait que de rares personnes habillées de blanc qui discutaient, et qui ressemblaient à des scientifiques de haut niveau. « Nous sommes bientôt arrivés », les informa Walter en pressant le pas. À un moment, celui-ci leur fit signe d'attendre, et rentra dans une pièce. William, pour la première fois depuis le voyage, paraissait plus que pensif : il était plongé dans des doutes, des incertitudes, préférant que toute cette mission ne soit qu'une absurde aventure. Après quelques minutes, Walter sortit de la pièce, et indiqua aux deux jeunes d'entrer.
***
C'était une chambre assez lumineuse, de toute évidence un endroit assez personnel. Cela ressemblait à une chambre d'hôtel : tout était très propre, il y avait un bureau rempli de feuilles et de magazines. Au fond de la pièce, il y avait un homme en fauteuil roulant. Il portait une cape blanche qui recouvrait la totalité de son corps, et qui lui recouvrait aussi la tête, ne laissant voir qu'une partie de son visage. Son visage était abrité d'une espèce de cire blanche, semblable à un masque qu'on aurait pu utiliser au théâtre. L'homme leva la tête, et regarda les deux adolescents de ses limpides yeux bleus. Sophie ne l'intéressait pas vraiment, puisque ses yeux s'agrandirent et fixèrent intensément Kyru. « Tu ne lui ressembles vraiment pas », dit-il d'une voix presque muette. C'était la voix d'un homme sur le point de mourir, mais ce n'était pas le cas ici. « Je m'appelle Alan, et vous ? » Sophie et Kyru lui dirent leur nom sans savoir vraiment ce qu'ils faisaient ici. « Comme vous pouvez le voir, commença Alan, je cache la totalité de mon corps. Je vous expliquerai pourquoi. Kyru, es-tu vraiment tombé du ciel ?
- En effet... mais à vrai dire, tout cela est très vague. »
L'homme dévisageait Kyru, et cherchait à trouver pourquoi deux « choses tombées du ciel », étaient si différentes. Il y avait plusieurs années de cela, Alan avait connu les pires souffrances qu'un homme puisse supporter. Mais il avait survécu, bien que sa vie ait été terriblement bouleversée, au point qu'il ne puisse même plus reprendre une vie normale.
***
Dix ans auparavant...
Monsieur Alfred Edar était un homme bien froid. Rares étaient les personnes qui le côtoyaient vraiment. Cela faisait une éternité qu'il avait déménagé dans ce minuscule village, dont on pouvait compter les quartiers sur les doigts d'une main.
Sa grande et lugubre maison inspirait de la pitié. Le lierre envahissait les murs et recouvrait la clôture, l'herbe n'était jamais tondue, les mauvaises herbes envahissaient la minuscule cour et débordait sur l'allée qui menait à la porte. Monsieur Edar était un cas "désespéré". À plusieurs reprises, les voisins avaient essayé de lui parler et de s'en faire un ami, mais ce fut à chaque fois des échecs. Ceux qui habitaient dans les environs ne restaient pas plus d'un ou deux ans.
C'était un homme seul et brisé qui habitait dans une demeure bien trop grande pour lui. De plus, il ne sortait qu'à de rares occasions. Personne ne souciait de son état, et aucune famille, aucun ami n'existait. L'hiver 1994, il avait été dans l'obligation d'aller à l'hôpital le plus proche pendant plusieurs semaines à cause d'une maladie. Personne ne s'était soucié de son sort : il était totalement seul ! Quand on pouvait le voir, c'était toujours avec les mêmes vêtements : un jean rouge, une chemise à carreaux et des bretelles noires.
***
Pour des raisons inconnues, sa famille avait subitement disparu. L'affaire n'avait jamais été élucidée, et la police avait arrêté toute enquête à ce propos. Contrairement à ce que l'on aurait pu penser, un homme ayant perdu sa femme et ses deux enfants aurait dû sombrer dans la tristesse, mais Alfred Edar était différent. Quand parfois, on lui demandait comment il avait vécu cette perte, il se contentait de rigoler, et les voisins concevaient cela comme un délire. Cela faisait plus de vingt ans qu'il était plongé dans une totale solitude.
***
L'habitation comportait un bon nombre de pièces. Du grenier jusqu'à la cave, tout était recouvert d'une épaisse poussière, et étant dans un état de saleté plus que malsain. Quant à la cave, jamais personne ne savait qu'elle existait. C'était une pièce sombre et sinistre d'où émanait une terrible odeur de mort.
La maison était un peu restée dans l'état où elle était quand elle accueillait encore une sympathique famille. Beaucoup de mobilier, une quantité de feuilles, des objets inutiles, et deux chambres d'enfant possédant encore des sacs d'élèves et des devoirs sur les bureaux. En vingt ans, Alfred n'avait rien changé.
***
Derrière cette mélancolie et ce total état d'abattement, Alfred ne ratait jamais un évènement. Cet évènement, personne ne pouvait le soupçonner ! Depuis une dizaine d'années, il avait trouvé une solution pour se venger. Les personnes l'ayant fait souffrir par le passé, connaissaient à chaque fois un triste sort. Il les retrouvait, les invitait, et les faisait disparaître sans que personne ne remarque quoi que ce soit. À chaque fois, un véhicule de la fourrière venait embarquer le transport de la victime.
Ce n'était pas de simples crimes que perpétrait monsieur Edar, mais de véritables atrocités. Ce qu'il cachait en réalité était un lourd passé qui fit naitre en lui un immense désir de vengeance !
Il ne prit conscience de ses actes qu'en 1985, l'année où il disparut totalement lui aussi. Il était en quelque sorte lassé par tous ces meurtres, mais il restait une seule personne pour qui il avait encore une profonde haine. Cet homme, c'était Alan. Il téléphona à sa quinzième victime, qui avait énormément de chance. C'était un incroyable hasard qui semblait faire d'Alan un terrible gagnant, et Alfred se souvenait de lui comme un type qui gâchait sa vie, et qui ne profitait pas de l'aubaine qu'il avait toujours eue. Tout était prêt pour l'accueillir ! « Il n'aura pas cette terrible chance cette fois-ci... », se murmura Alfred alors qu'il composait le numéro de sa future proie. « Il a toujours gagné... c'est pas possible... toutes les chances auxquelles il n'a jamais prêté la moindre attention... » s'énerva-t-il pendant la tonalité de l'appel
***
Il attendait tranquillement dans son fauteuil, devant sa cheminée éteinte et dont l'odeur d'humidité prouvait son inutilisation. Il n'y avait pas grand-chose à voir, même pas de photo familiale sur l'étagère ; rien que de la poussière et quelques objets inutiles...
Le tapis, ayant perdu ses teintes, rendait la pièce encore plus vieille, les meubles huileux la rendaient humide et sans vie. Il se leva et alla vers le meuble prés de l'entrée. Sur le dessus il y avait des feuilles et des livres aux pages jaunies par le temps. Il les prit tous d'un coup avant de les laisser tomber par terre, pour enfin découvrir le téléphone qui se trouvait en dessous. L'appareil était aussi âgé que lui, mais à quoi de bon d'avoir un bon téléphone si ce n'était que pour donner de tels rendez-vous...
Il composait le numéro d'Alan qu'il avait au préalable noté sur un petit mémo. Ce petit papier resterait aussi comme les autres, un peu dissimulé dans toute la maison, constituant des preuves d'une éventuelle arrestation. À chaque chiffre enregistré dans l'appareil, Monsieur Edar grandissait son sourire ; allait-il continuer à faire de telles choses jusqu'à la fin de ses jours ? Le destin en déciderait pour lui, pour le moment tout était parfait et il n'y avait jamais eu une seule bavure, même du côté de la fourrière qui ne se doutait de rien.
Le téléphone sonnait à présent au bout de la ligne. Une, deux, trois, quatre fois, et à la cinquième fois, la voix d'un homme encore jeune retentit. Après une dizaine de sonneries, un homme décrocha, c'était Alan.
Après plus de dix ans, celui-ci se rappelait encore d'Alfred ! Les deux personnes discutèrent de la situation de l'un et de l'autre. Alfred commença par raconter le terrible drame de sa famille, procurant ainsi de la pitié de la part de son ancien ami. Celui-ci l'informa alors qu'il divorçait toujours, et qu'il ne trouvait pas de femme qui puisse lui convenir. Monsieur Edar serra le téléphone comme s'il était pressé d'en finir avec lui. Il l'invita alors, et lui donne son adresse. L'assassin lui précisa de venir seul, et la victime se moqua en lui disant que de toute manière, il n'avait pas de « petite amie » pour le moment. À la grande surprise d'Alfred, Alan était libre l'après-midi même ! Sans plus tarder, il lui demanda de venir le plus tôt possible.
La conversation terminée, il raccrocha le combiné, et découvrit un sourire particulièrement révélateur de mauvaises intentions.
Il semblait à vue d'œil le plus heureux du monde, mais par la suite, il allait commettre un crime des plus horribles ! Quand quatorze coups se firent entendre du vieux pendule, il alla s'asseoir dans son fauteuil qui se trouvait dans son grand salon, dont la poussière était inéluctablement incrustée entre les dalles du vieux parquet.
***
Il attendit comme cela une demi-heure, impatient d'assouvir sa pulsion meurtrière. Tout allait commencer dans quelques instants. La vieille sonnerie retentit, et monsieur Edar s'empressa d'ouvrir la porte. Sur le perron se trouvait un homme d'une quarantaine d'années, en pleine forme physique. « Alan ! Tu n'as pas changé ! Quant à moi, que veux-tu...
- Tu resteras toujours le même... Ça te fait soixante ans, n'est-ce pas ?
- En effet... »
Il l'invita à l'intérieur, puis referma la porte après avoir vérifié que personne n'était témoin de la scène. « Tu vis vraiment ici ? » provoqua Alan en voyant l'état de la cuisine. Les murs avaient perdu toute couleur, la crasse et les toiles d'araignées montaient jusqu'au plafond. « Il s'en est passé des choses, répondit Alfred en souriant.
- Mais comment ta famille a-t-elle disparu ?
- Oh, je n'en ai aucune idée ! mentit l'homme sans manifester le moindre signe de tristesse.
- Pourtant, tu les aimais tellement... Pourquoi n'as-tu jamais donné de tes nouvelles ?
- J'ai préféré rester seul... »