Chapitre 4, Page 2
Le sourire de l'homme s'effaça quelques instants, il repensa à toute la chance dont faisait l'objet Alan, qui avait continué, toutes ces années, à gâcher sa vie. « J'ai bien changé... » l'informai-il froidement, avant de redessiner un incroyable sourire, celui-ci ne laissant que très peu percevoir la haine qu'il avait pour son ancien ami. « J'ai eu plusieurs femmes, mais je les ai toutes quittées. Elles m'énervaient !
- Vraiment ?
- Je préfère vivre en homme libre, continua Alan.
- Une femme ne se choisit pas au hasard ni par pulsion, et c'est par chance que tu arrives à vivre sans ressentir de la peine pour celles que tu as fait souffrir. Cela aurait été bien plus profitable à de nombreuses personnes...
- J'ai toujours eu beaucoup de chance, c'est vrai... Elle continuera sans doute toute ma vie ! »
Alfred proposa un verre de Champagne à son invité, afin de fêter leurs retrouvailles. Ce n'était en fait pour le criminel qu'une manière de fêter la proche réussite de son plan. Alan s'assit sur une des trois petites chaises, et attendit que son hôte apporte les verres et la bouteille.
Alfred, trop impatient, devint de plus en plus nerveux. Il se rendit compte que dans la précipitation, il avait oublié de dégager le devant de l'armoire qui contenait les verres. Il prit tous les objets décoratifs dans ses deux bras, certains tombèrent et se fracassèrent sur le sol. L'homme déposa ce qu'il tenait encore dans un coin de mur de la cuisine. « Au moins, ils ne tomberont pas plus bas », déclara-t-il en prenant deux coupes. « Et de toute manière, je n'ai plus besoin de décoration... »
***
Alfred fit sauter le bouchon de la bouteille, qui cogna le plafond avant d'atterrir dans l'évier. Aussitôt, il versa le mousseux dans les deux verres. « Ce champagne, il est spécial... car tu n'auras plus l'occasion d'en boire.
- Pourquoi donc ? s'étonna Alan en prenant une des coupes.
- Il n'a que quelques années, et est le fruit de mes grands parents morts il y a quelques années. »
L'homme fut étonné, et pour faire honneur à ce merveilleux champagne, il contempla d'abord les bulles remonter le long du verre, avant d'en savourer une gorgée. « Il est incroyable », avoua-t-il.
Quand ils eurent tous les deux fini de déguster la divine boisson, Alfred invita Alan dans le salon. À peine fut-il rentré dans cette sordide pièce qu'il lui fut assené un violent coup sur la nuque.
***
Il perdit l'équilibre et tomba en avant. Juste derrière lui, se trouvait monsieur Edar muni d'un tisonnier. « Voyons, avec toute ta chance, tu aurais pu l'éviter ! » se moqua-t-il alors qu'il s'avait très bien que son coup était inévitable. « Alfred... qu'est-ce que tu fais ? » réussit-il à geindre alors que la douleur était descendue dans tout son corps.
Il se recroquevilla, pensant qu'il allait recevoir un nouveau coup. « Je n'ai encore rien fait, comparé à ce que je vais faire, dit-il avant de s'accroupir devant sa tête. Ils se regardèrent deux ou trois secondes dans les yeux. « Tu vas souffrir...» grommela-t-il avant de lui infliger un dernier coup dans le crâne. Alan s'évanouit, du sang coulait le long de son front, mais rien de grave.
Alfred allait continuer comme à son habitude. Il balança le corps dans les escaliers, puis le traîna le long d'un petit couloir sous terrain. Il poussa une énorme et lourde porte en fer, et ce n'est qu'à ce moment-là qu'il fut pris d'un intense stress. Dans cette pièce sombre, il y avait la terreur, le mal, la douleur...
Cette cave n'était pas vraiment comme toutes les autres. Il n'y avait aucun aménagement : c'était tout simplement un endroit clos, où il n'y avait ni fenêtre, ni parquet, ni bouches d'aération. Des racines avaient poussé un peu partout, car les murs n'étaient en fait qu'une terre mélangée à de la pierre. Le sol humide était lui aussi le territoire des vers et des insectes. Au milieu de la pièce se trouvait une lourde table. Il y était accroché des chaînes et des tenailles. D'une épaisseur de dix ou quinze centimètres, son bois semblait avoir gonflé par de l'eau. Mais c'était le sang des victimes qui avait fait enfler le bois de la table, lui donnant une couleur cramoisie. C'était le sang de dizaines de victimes ayant connu des dizaines de milliers de souffrances.
La pièce était mal éclairée, et Alfred n'y voyait presque rien. Il hésita à plusieurs reprises avant d'y rentrer. Avec l'habitude, il finit par déplacer le corps à l'intérieur, le soulever puis commencer à l'attacher à la lourde table en bois. Il était toujours angoissé par ce lieu, et se retournait sans cesse. À plusieurs reprises, alors qu'il fermait les différents cadenas, il courut pour sortir, afin de vérifier qu'il n'y avait rien près de lui. Ses mains tremblaient, mais cela ne l'empêcha pas de terminer son travail.
Il remonta alors au rez-de-chaussée pour s'asseoir dans son confortable fauteuil. Assis juste devant sa cheminée éteinte, il contempla le tisonnier qu'il avait déjà remis à sa place. Celui-ci n'avait même pas été nettoyé, et le sang commençait à coaguler sur une petite partie du tapis. Il y avait d'autres petites taches noires presque au même endroit, qui témoignaient de la collection de victimes de monsieur Edar.
***
Quelques minutes plus tard, Alan se réveilla. Les lourdes chaînes crasseuses l'empêchaient de bouger, car lui maintenait le haut du torse, les avant-bras, les hanches, et les deux tibias. Il ne put s'empêcher de tousser quand il tourna la tête vers la droite, sentant l'odeur nauséabonde provenant de la table. Ayant été lubrifiées par du sang, des croutes noires s'étaient formées sur le dessus. Cette cave avait connu d'atroces antécédents, où de nombreux hommes connurent mille souffrances.
L'odeur, bien qu'irrespirable, piquait le nez d'Alan, et lui bloquait les poumons à plusieurs reprises quand il essayait de respirer. Ce ne fut qu'au bout de quelque temps qu'il se résigna à affronter cet air pourri. Sa tête tournait à cause de son récent malaise, et il ne voyait pas grand-chose. Ses pupilles s'agrandirent et il essaya de discerner quelque chose. « Mais... où suis-je ? » se répétait-il sans arrêt sans pouvoir se proposer une réponse.
Il se souvint alors du douloureux coup qu'il avait reçu dans la nuque, et du terrible regard d'Alfred. « Il y a quelqu'un ? » cria-t-il assez fort pour que monsieur Edar l'entende. Celui-ci descendit alors, n'ayant pas pensé que sa victime se réveille si vite. Alan entendit une porte se déverrouiller. Il commença à se débattre, puis chercha à voir qui était entré dans la sombre pièce. « Qui êtes-vous !
- Ce n'est que moi, répondit Alfred d'un ton calme et moqueur.
- Qu'est-ce que tu me veux à la fin ? Détache-moi !
- C'est mauvais l'impatience, le sais-tu ? »
Il avança doucement pour être juste à côté de la tête d'Alan, sans que celui-ci ne puisse assez tourner la tête pour le voir. « Détache-moi !
- Ce n'est pas à moi de le faire... Je te jure que quand tu seras en dix mille morceaux, ce sera bien plus facile de te sortir de ces chaînes. Le problème, c'est que tu auras tellement souffert, que ta conception de la vie ne sera plus du tout la même.
- Qu'est-ce... qu'est-ce qui va m'arriver ?
- Tu auras tout le temps de deviner... »
Il alla au fond de la cave, qui se trouvait quelques mètres devant les pieds d'Alan, avant de déverrouiller une porte. Ceci fait, il fit marche arrière jusqu'à la porte de sortie. « Je crois que cette fois-ci, tu n'as pas eu de chance. Après avoir trouvé une femme et fondé une famille, je me suis rendu compte que la vie que j'avais menée avant cela n'était pas une vie. Cette vie, je la passais avec des énergumènes de votre genre, sous la contrariété et pensant sans cesse à vous tuer. Quand il m'est arrivé cette chose, tombée du ciel, tout s'est terminé... Tu vas mourir dans des souffrances que seuls les martyres de l'antiquité ont connu...
- Non...
- Je ne t'écoute plus ! Tu peux crier comme bon te semble ! » l'avertit-il en refermant la porte, le laissant seul dans la pénombre.
Alan ne trouva rien à dire, il était tétanisé. Soudain, il fut aveuglé par une lumière qui s'était allumée juste au-dessus de lui. Cette faible lampe n'éclairait cependant pas de discerner quoi que ce soit au-delà de la table, et l'homme ne savait pas ce qu'il allait devenir. Est-ce que des chiens allaient venir le dévorer ? Un ours allait-il venir se nourrir de sa chair après l'avoir éventré ?
***
Il ne tarda pas à sentir un profond mal à son estomac, ce qui était dû à l'odeur et l'angoisse. Allait-il vraiment mourir dans des souffrances indescriptibles ? Un grincement de porte se fit entendre juste devant lui. Une porte s'ouvrait, celle qui avait été déverrouillée par Alfred quelques secondes auparavant.
Immobile, le pauvre homme attendait, les yeux fixes et grands ouverts. Il entendit une respiration lente et rocailleuse, comme un souffle passant difficilement à travers l'intérieur d'un corps. À chaque inspiration, il y avait un profond sifflement aigu. Cela ressemblait à la respiration d'un homme agonisant, cherchant le plus d'air possible afin de prolonger sa vie. Il y avait aussi des bruits de pas sourds qui résonnaient dans la cave, et la personne qui marchait devait être lourde...
Alan put bientôt percevoir l'imposante silhouette de l'homme qui arrivait. De larges épaules se dessinaient, ce n'était qu'une ombre sur laquelle aucun œil ne pouvait discerner les détails. La faible lumière peinait à lui dévoiler les caractéristiques de cet homme dont le profil ressemblait à celui d'un criminel. Les épaules n'étaient pas droites. Il y en avait une qui était plus basse que l'autre, et d'autres difformités apparaissaient. Au fur et à mesure que ce monstre humain approchait, le regard d'Alan changeait. D'une expression de curiosité et de dégout, il passa à la terreur et à l'horrification.
Ne pouvant plus respirer devant cet épouvantable spectacle, il savait que ça allait être sa fête ! Cet homme, haut de deux mètres, devait penser selon lui dans les cent cinquante kilos. Ses côtes étaient visibles, et la peau semblait avoir été arrachée. Ses organes dépassaient de moitié, et sa chair était mélangée à de la terre, des insectes, et de sang coagulé depuis des années. Les muscles, toujours actifs, ressemblaient étrangement à une matière sèche et durcie. Une tête sans émotion, une mâchoire ayant l'air puissante, pas de lèvres ni de joues, ce monstre sortait d'un film d'horreur. Il lui manquait un œil droit, et sa paupière gauche n'existait pas ! Cela rendait visible une grande partie du blanc de son œil...
Alors qu'Alan ne pouvait faire un seul geste, la créature continuait à avancer de plus en plus vite, et le rythme cardiaque de la victime s'accélérait ! Alan transpirait, et commençait déjà à suffoquer. Dans cet état de désarroi, il ne sentait plus aucune douleur dans tout son corps. Malheureusement pour lui, cela ne dura que quelques secondes, et il reprit conscience juste quand l'horrible créature était toute proche de ses pieds.
Il fut alors contraint de sentir l'extrême puanteur qui lui était infligée, une véritable odeur de mort et de pourrissement de cellules. C'était une émanation ambulante, un humain dépravé et parsemé de croutes de sang sèches. Son œil unique ainsi que les deux autres de la victime, se posèrent tous les trois sur son pied droit. Alan comprenait que cette créature était cannibale, et qu'il était sa proie. Il n'imaginait pas toute la douleur qu'il allait endurer... C'était un mort-vivant, ne cherchant que manger et déchiqueter, et que la nourriture soit vivante ou morte, il n'y avait aucune comparaison à faire. Alan remarqua qu'Alfred lui avait retiré les deux chaussures... Le criminel savait parfaitement que le monstre commencerait à manger le pied en premier.
La répugnante tête s'approcha doucement de son apéritif, alors qu'Alan reculait son pied du plus qu'il pouvait. C'était un cauchemar bien réel. Le pauvre homme aurait certainement eu la force de s'arracher tout entier des chaînes de sa propre force, s'il avait su à quoi il allait devoir faire face...
***
Paralysé de terreur, il arrêta de regarder, sans pour autant fermer ses yeux grands ouverts, et fixés sur la lumière qui se trouvait au-dessus de lui. Il se préparait à subir les désirs de cet anthropophage. Il n'eut pas conscience du souffle froid du cannibale sur son pied, et encore moins de l'immonde bave qui coulait sur ses orteils, pendant que la bouche du prédateur s'ouvrait.
Bientôt, une partie du pied, celle qui se trouvait en dessous du petit orteil, fut derrière ses dents. La créature ferma alors doucement sa mâchoire... C'était une étrange force qui pressait et découpa le bout du pied, semblable à une pêche dont le jus était le sang qui dégoulinait sur la table. Alan cria de toutes ses forces ! La douleur fut tellement forte, qu'il ne put avoir assez de souffle pour exprimer toute sa peine. Quand le mort-vivant arracha de ses dents le reste des tissus organiques du pied d'Alan, celui-ci commença à trembler sans bruit en serrant sa mâchoire, comme s'il attendait la prochaine morsure...
Ce n'était que le pied, car l'anthropophage ne faisait pour le moment que gouter au délicieux repas qui se présentait devant lui, et dont il se devait de ne pas laisser une seule veine.
***
Monsieur Edar n'avait jamais été heureux d'avoir eu à faire à cette créature qui était tombée du ciel. Elle l'avait fait souffrir moralement pendant beaucoup de temps, avant que celle-ci ne lui serve d'arme pour accomplir sa vengeance. Il ne lui avait pas donné de nom, mais pour lui, cela restait un fléau ! Il savait que ce... cette chose se nourrissait non seulement de la victime, mais aussi de ses vêtements, des os les plus durs, et même les dents ! Tout était digéré par son estomac de métal, et jamais il ne restait une seule trace de sa proie, mis à part le sang qui coulait abondamment.
Le repas pouvait ainsi durer des heures avant que l'aliment ne soit mort. Mais le vrai mystère, pour Alfred, c'était de savoir qu'est-ce que cette créature était vraiment... Était-elle vivante ? Morte ? Comment un tel homme, si cette chose en était un, pouvait-il avoir assez de haine en lui pour faire cela ?