Chapitre 5, Page 1

Publié le par Cidragon6

Chapitre 5


Monsieur Edar était habitué à entendre les cris de ses victimes, et couvrait cela par de la musique classique. C'était un excellent style musical pour accompagner de tels crimes. Alan avait vraiment perdu toute sa chance, car même après une demi-heure, il était encore possible de l'entendre crier de temps en temps. Alfred imaginait les lambeaux de chair se déchirer, accompagné par les contrebasses, et la peau s'arracher sous les plaintes des violons. Il pensait au sang qui giclait, sous le rythme des tambours.

Enfin, les cris cessaient. Cela ne voulait pas dire qu'il était mort, mais qu'il en avait assez de crier. Alan avait compris ce qu'était la douleur ultime, celle d'être mangé vivant. Sa bouche s'ouvrait pour émettre un son, mais rien n'en sortait. Le mort-vivant, ayant bien mangé, s'éloigna de son corps pour s'asseoir dans un coin du mur.

Pratiquement toute la peau de la victime était arrachée, et son visage était entièrement mutilé. Il essaya de bouger, mais ce fut impossible. C'était comme si son corps était devenu de plomb. Souffrir en silence était encore plus horrible, et il savait que la prochaine fois que la créature le dévorerait, il ne pourrait masquer son martyr par des hurlements. Il se laisserait alors manger sans même pouvoir bouger le petit doigt.




***


Le pauvre homme entendait la musique classique qui résonnait au rez-de-chaussée, un étage plus haut. Monsieur Edar, dans son fauteuil, réfléchissait. Contrairement aux autres meurtres, il n'avait plus le sourire aux lèvres, mais une sorte de grimace. Plongé dans son passé, doutant de ses actions, de sa vengeance, il se dit : « Que d'histoire... »

Il n'avait plus vraiment d'idée concernant l'identité de sa prochaine victime, et jugea qu'il avait terminé sa vie avec l'accomplissement de sa vengeance. « Comment une si bonne action peut-elle se terminer si vite ? » conclut-il à haute voix, avant de se lever. Alfred avait décidé de descendre dans la cave, même en ayant à l'esprit de prendre le risque de se faire tuer. Après avoir descendu les marches menant à sa cave, il se trouvait devant la porte.

Le calme était absolu, alors que quelques minutes auparavant, les cris de tortures couvraient la musique classique.

Quand l'homme ouvrit la porte, une douce lumière jaune envahie la cave, et il put apercevoir la créature adossée au mur. Alfred le savait bien, le monstre était rassasié, lui laissant une heure ou deux pour discuter.

Alan était conscient, il essaya de tourner la tête pour voir son agresseur, ce fut celle-ci qui bascula sous son propre poids. « Tu es toujours conscient, c'est bien, commença Alfred après s'être approché.

-         T...

-         Ne parle pas, tu as déjà trop crié... Je me disais, quand j'étais assis sur mon fauteuil, que je pouvais te raconter une petite histoire. Il faut profiter de la digestion, quand même, non ?

-         ...

-         Tu viens de découvrir mon fléau, celui que je traîne depuis plusieurs années... Je cache cette créature répugnante depuis au moins vingt ans ! Je vais te raconter... »



***



Alfred s'assit au bord de la table, il n'avait que faire du sang qui mouillait son pantalon. « Si tu remarques bien, il y a vingt ans, nous jouions tranquillement aux cartes chaque semaine. Un dimanche, je ne suis pas revenu... Je vivais avec une femme merveilleuse, ainsi que deux enfants magnifiques. Nous ne pouvions rêver une meilleure vie. J'avais eu de la chance...

Je me rappelle encore ce jour, où mon fils me répétait encore une fois ses sublimes notes qu'il avait eues à l'école. Je vois encore ma fille manger goulument son repas, si bien préparé par ma femme si douée... C'était tellement le plus important ! Ma femme, mes enfants, ma maison, ma vie... la leur... 

Chaque jour, je songeais à la parfaite vie que je menais en leur compagnie. Mais un soir, il m'est arrivé cette chose... J'accompagnais mes enfants au lit. Mon fils avait huit ans, ma fille sept. Il était dix-neuf heures, et comme nous étions en octobre, la nuit été déjà tombée. Le froid et l'humidité avaient envahi le village. En plus de cela, en face de la maison, il n'y avait que ces champs abandonnés où de hautes herbes poussaient librement.

Les heures passèrent, ma femme et moi nous dormions, jusqu'à ce que je me réveille. Le calme de mort qui régnait fut troublé par le bruit d'un lourd objet qui était tombé dans la rue. Mon épouse, profondément endormie, se retourna dans son sommeil. Il y avait un arbre en face de ma maison, et je l'avais entendu s'agiter un peu avant le choc...

C'était certain, quelque chose était tombé. Je me levais alors en silence, puis je rejoignis l'air glacé de l'extérieur, laissant dans la maison ma femme et mes deux enfants. Il n'y avait absolument rien, et les champs qui s'étendaient derrière l'arbre étaient à peine visibles à cause de la brume très opaque. Sous le vieux chêne, il y avait des branches arrachées, et sur celles-ci, un liquide noir. Je m'accroupis pour toucher cette substance, qui ne semblait pas être de l'eau. Il y avait de toute manière bien trop d'obscurité pour en déterminer la couleur. Il me vint alors une idée que je regrette amèrement.

La curiosité m'avait envahie, et je voulais marcher dans la rue pour réfléchir. De plus, un grand bol d'air frai était bon pour ma santé.

Dix minutes après, je rentrais chez moi, la porte était grande ouverte. Le froid avait envahi toute la maison. Je la fermais, et montait rapidement à l'étage. Ma femme n'était pas dans le lit, et la couverture était devant la porte ! La panique me prit, et j'allai directement dans la chambre des enfants... Ils n'y étaient pas ! J'appelais, je cherchai, mais il n'y avait aucune réponse... Je courais alors au téléphone afin d'appeler la police, et ce n'est qu'à ce moment-là que je pus voir la couleur du liquide...

C'était du sang qu'il y avait sur la branche ! Horrifié, j'essuyais ce sang sur mon pantalon, tout en essayant de maitriser mon inquiétude. Mais ce qui se passait était grave ! C'est alors que j'entendis le grincement d'une porte, à la cave. Je descendais alors les marches, et c'est à ce moment que j'entendis ce bruit pour la première fois... Le bruit de cette chose qui mange, qui déchire la chair, qui avale goulument...

Au début, je ne savais pas ce dont il était question. Tremblotant entièrement, j'osais avancer pour découvrir l'horreur. Au seuil de l'épaisse porte de la cave se trouvaient les jambes de ma femme. En avançant plus lentement, me préparant instinctivement à ce spectacle affreux, j'aperçus mes deux enfants, derrière elle. Ils étaient morts, et déjà à moitié dévorés. Ma femme, elle, avait le visage à moitié écrabouillé ! Son torse tremblait encore, parsemé de morsures d'où s'échappait beaucoup de sang. Cet acte de monstruosité avait brouillé tout mon esprit, je ne comprenais plus rien !

Étais-je encore dans le monde réel ? Était-ce un cauchemar ? Détachant enfin mes yeux de ma famille, je vis cette chose... La créature rongeait le tibia de mon fils. D'instinct, je me suis élancé vers ce criminel, pour lui frapper la tête avec mon pied. Ma jambe rebondit comme si j'avais frappé dans du métal... Son affreuse tête n'avait bougé que de quelques centimètres. Après cela, il fit attention à moi, et me regarda de son œil unique... Sa peau était déchirée, ses organes pendaient à moitié au-dessous de son corps penché vers le sol. Du sang dégoulinait de ses dents blanches, et coulait sur son menton. Mes chaussons s'imbibèrent du sang de ma femme, qui ne bougeait plus du tout. Je reculais, claquait l'épaisse porte de la cave, puis fermait mes yeux...

Mes jambes lâchèrent, et je fus dans l'obligation de m'accroupir et de pleurer. Jamais un homme n'aurait dû avoir à affronter une telle situation. J'attendis, je réfléchis, et au bout de plusieurs heures j'en vins à la conclusion que ma vie était terminée... J'avais toujours était parfait, j'avais réussi ma vie, et il fallait désormais effacer mes erreurs. Il ne fallait pas que je meure avant de détruire ceux qui m'avaient gâché ma vie par le passé ! Je me suis relevé d'un seul coup ! Ce choc m'avait rappelé toutes les personnes de mon enfance, toutes ces personnes abominables qui s'étaient tant moquées de moi ! »

***


Cela faisait dix minutes qu'Alfred racontait son histoire, et la créature se reposait toujours au coin du mur. Après que le criminel ait vérifié qu'elle ne bougeait pas, il posa une question à Alan. « Qu'est-ce que tu en dis ? » Mais la victime ne semblait pas vraiment disposée à répondre. Cependant, le pauvre homme réussit à glisser quelques mots : « ...Savais...pas...

-         De toute manière, je ne l'ai raconté à personne. C'est peut-être parce que tu as de la chance ! D'ailleurs, avec toute cette chance, tu aurais pu accomplir le rêve de beaucoup d'hommes !

-         Ce n'est...pas...comme....ça que tu...referas....ta vie...

-         Mais je ne cherche pas à refaire ma vie ! Je l'ai perdu depuis que ma famille est morte... Depuis même le jour où vous m'avez tous exclu de votre victoire sur le monde !

-         ...ne me...laisse... pas mourir...ici...

-         Et pourquoi donc je ne te laisserai pas mourir ? C'est au fond ce que je désire, et je veux que tu souffres ! Je veux que tu comprennes la chance que tu avais avant, celle qui t'a lâchée quand tu es rentré ici. Tu me dégoutes, tu ne t'en es même pas servi pour faire une...

-         Famille... J'ai une famille... »

Cette phrase choqua Alfred au plus haut point. Dans de telles conditions, c'était le seul argument qui pouvait le faire rendre compte de son crime. « Combien...de familles as-tu... détruites ?

-         Des familles ? Tu me parles de familles alors que tu ne sais même pas ce dont il est question ? Combien de femmes as-tu laissé tomber ?

-         J'ai menti... Je ne voulais... pas que... tu aies de la...peine... Si tu savais...J'ai la meilleure...famille...du monde. »

Pour la première fois depuis longtemps, Alfred se mit à réfléchir. C'était une sorte de flashback qui lui rappelait tous ses crimes, les transformant maintenant en erreurs graves qui avaient été perpétrées toutes ces années. Il n'avait jamais pensé que ces personnes, qu'il faisait disparaître, avaient peut-être une femme et des enfants. Il prit conscience du mal... Ses anciens sentiments revinrent à la surface, et d'un homme moralement mort, il redevint ce qu'il était à l'origine. « Tu as raison !

-         ...

-         Tu as une famille ! Tu as une femme et des enfants ! »

Des larmes coulaient sur le visage d'Alfred, qui avait aussi retrouvé de la compassion, de la joie, mais aussi une sensibilité à la tristesse, au regret, et à la douleur. Elle lui était enfin apparue, cette porte de sortie ! Il la voyait enfin ce portail blanc qui venait enfin de s'ouvrir. Une solution, un dénouement à sa longue expérience de criminel. Pendant toutes ces années, il a tourné en rond dans un labyrinthe, ayant les yeux bandés, et désormais, il y voyait beaucoup plus clair.


***


Alfred détacha Alan de la table. Sa peau et sa chair, n'étaient à certains endroits qu'un tas visqueux recouvert de sang. Même s'il avait perdu beaucoup de son liquide vital, ses organes vitaux n'avaient pas été touchés. Cependant, de nombreuses parties de son corps étaient paralysées, et il ne restait maître que de sa tête. Alfred le prit doucement dans ses bras, et la chair de la victime dégoulinait par terre. Heureusement, ce corps à moitié déchiqueté était bien plus léger qu'avant. Moins de muscles, quelques os arrachés, des membres sévèrement mutilés, des doigts manquants, tout cela n'allait jamais lui être rendu.

D'un seul coup, alors qu'Alfred portait Alan, le cannibale se mit à bouger. Il avait compris ce qu'il allait se passer ! Cela ne s'était jamais produit : on lui retirait une de ses proies ! Cette « chose » tombée du ciel pesait en réalité plus d'une demi-tonne. Sans aucune difficulté, il se leva et commença à avancer vers les deux hommes, dans le but d'en attraper un, de l'aplatir sur le sol avant de le déguster.

Rongé par la crainte, Alfred se dépêcha de quitter la dangereuse cave, et de violemment refermer la porte avec son pied. Le clapet se ferma automatiquement, et il était impossible de l'ouvrir de l'intérieur. Presque instantanément après que cette lourde porte soit claquée, d'importants coups retentissaient sur celle-ci. Même épaisse, elle n'allait pas résister longtemps ç une telle force de frappe. « Je ne comprends pas, il n'a jamais été violent... Il n'a jamais essayé de s'échapper !

-         ... »

Tout en montant les marches une par une, comme il le pouvait en portant Alan, l'ancien criminel pensait à ce qu'il allait faire. « Je vais partir... Je vais brûler la maison, appeler les pompiers, quitter le pays, et surtout... j'espère vraiment qu'ils vont pouvoir te soigner, pour que tu puisses retrouver ta famille. »



***


Alfred posa Alan en face de la maison, juste en dessous de l'arbre où était tombée la créature. Juste après cela, il se précipita dans sa maison pour appeler les pompiers. En composant le numéro, il remarqua que ses doigts étaient pleins de sang... Cela lui rappela des souvenirs. Une voix retenti, et il signala l'incendie, puis donna son adresse.

Sans perdre une minute, il alla trouver tout ce qui pouvait bruler, l'alcool en particulier, et en déversa en grande quantité sur le vieux parquet crasseux de son salon. « À jamais je dis au revoir à cette vie... Elle n'était pas terminée, car c'est maintenant que j'ai trouvé la porte... »

Il craqua une allumette, la balança depuis son entrée, puis regarda le début d'incendie. La demeure était vieille, et avait presque entièrement été construite en bois. Il ne fallut pas longtemps pour que le feu se propage, et pour que tout commence à se transformer en cendres. Alfred tira Alan un peu plus loin, pour ne pas qu'il reçoive de débris. Quand il fut certain de l'impossibilité d'éteindre le feu, et du futur anéantissement de sa maison, il prit sa voiture et fonça à toute allure.

Les rideaux, tellement sales, prirent très vite feu et dégageaient des fumées noires. Le plancher de l'étage s'embrassa petit à petit, les meubles se brisaient et la température montait. C'était un week-end, où les gens étaient tous chez eux en train de regarder la télévision. Il était dix-sept heures, et bientôt la rue fut abordée par des hommes, des femmes et des enfants. Les gens regardaient le spectacle, et murmuraient des propos en ce qui concernait le propriétaire de la maison. Aucune aide ne pouvait être apportée, car il était impossible de rentrer dans la demeure, où il y avait des braises qui tombaient sans arrêt, sans oublier les nombreuses poutres qui cédaient les unes après les autres. « Même, les pompiers ne pourront pas éteindre ce feu ! » cria une femme. « Justement ! Les voilà qui arrivent ! » clama un autre, pendant que le camion rouge arrivait.

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Publié dans Ecriture - art

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