Chapitre 5, Page 2
Les soldats du feu descendirent précipitamment du véhicule qui s'était gardé dans le champ. Ils sortirent les lances, puis décidèrent de la meilleure manière d'éteindre cet enfer. La maison s'écroula alors, et c'est à ce moment-là qu'un des pompiers remarqua l'homme qui était allongé juste un peu plus loin. « Venez vite ! Il y a un blessé ! Appelez une ambulance ! »
Les deux hommes habillés de rouges, à la vue du pauvre corps mutilé, ne purent s'empêcher de manifester un certain dégout. « On dirait qu'il a été broyé ! s'horrifia l'un deux.
- Mais ce n'est pas des brulures... »
Un de leur supérieur s'avança directement, et n'ayant peur de rien, approcha sa tête près de celle d'Alan. « Il respire ! Mon dieu, cet homme est encore en vie ! » cria-t-il.
Tout avait brulé, et la créature était sans doute ensevelie sous des tonnes de gravats fumants, encore arrosés par un des pompiers. L'ambulance arriva quelques minutes après. « Mais qu'est-ce qui lui est arrivé ? s'exclama un des infirmiers.
- Il a dû avoir à faire à un sadique...
- Mais regarde-moi ça ! J'ai même peur de le toucher tellement sa chair risque de se décrocher de son corps ! »
Ils mirent le corps sur un brancard, qu'ils installèrent sur un lit dans l'ambulance. Celle-ci se dirigea vers l'hôpital le plus proche. « Tu sais quoi ? dit le conducteur à un autre infirmier, je suis certain que si c'est une histoire de sadique, il risque fort d'y avoir des journalistes qui vont nous interroger !
- Oh oui... quelle histoire ! »
L'hôpital dans lequel ils allaient mener le pauvre Alan, était heureusement bien conçu. C'était un véritable centre, une référence parmi les établissements de qualité, ayant les meilleurs médecins, mais étant bien évidemment sous le contrôle permanent de l'OAM...
Alan était dans un local spécialisé pour les interventions d'urgence, nécessitant des soins plus que rares et difficiles à pratiquer. Quand l'homme à moitié mort ouvrit les yeux, ceux-ci se posèrent sur les centaines d'outils qui allaient le servir à le reconstituer le mieux possible. Quelques secondes après, un homme en blouse blanche ouvrit la double porte brutalement. « Mais... il faut que je m'occupe de toi... »
L'opération promettait d'être longue et douloureuse, mais toute la peine qu'allait encore endurer Alan, n'était rien comparée à celle qu'il avait déjà eu quelque temps plus tôt.
***
10 ans plus tard, dans l'hôpital d'Highbourg...
Walter et William avaient fini par rentrer dans la chambre, où l'homme habillé de la cape terminait enfin sa longue histoire. Sophie n'avait jamais entendu pareilles horreurs, mais Kyru, lui, savait ce qu'était cette « chose » tombée du ciel. « C'est ce que nous appelons... les âmes mortes, ou les corps-morts, déclara-t-il sombrement.
- Des corps morts ? s'étonna Alan.
- J'ai toujours trouvé ce nom absurde, car nous ne pouvons pas mourir. Et les corps qui marchent par milliard ne sont que des humains en proie plus à la folie, mais à la bestialité la plus extrême. Ce sont des êtres qui ne cherchent que nourriture, étant plus nombreux chaque jour, toujours plus affamé.
- Je comprends... »
Walter et William avaient déjà entendu cette histoire, mais ne s'étaient pas lassés pour autant de l'écouter une deuxième fois. « Cela paraît irréel ! s'enflamma William en se frappant le front.
Kyru raconta à Alan l'état de son monde, ainsi que la manière dont des scientifiques ont trouvé la manière de les détruire. « Voilà comment, termina le jeune homme, une créature aussi solide a réussi à être gravement blessée.
- Mais tu n'es pas pour autant déchiquetée comme elle, remarqua Sophie.
- Des êtres conscients comme nous, sommes capables d'utiliser une certaine magie qui nous protège.
- Une magie ? s'interrogea William, interloqué d'apprendre l'existence de celle-ci.
- En effet. J'ai remarqué que dans votre monde, vous n'avez pas connaissance de cette force. Il faut remarquer que cela nous dépasse aussi dans le nôtre, et qu'il n'y a que d'anciennes sciences qui nous permettent de la connaître. »
Les quatre humains frétillaient à l'idée de savoir que la magie existait. Sur Terre, il n'y avait que très peu de personnes qui disaient être témoins de phénomènes, mais la science avait vite fait de séparer ce que l'on peut pouvait prouver, de ce que l'on ne pouvait pas. L'esprit cartésien avait atteint la plupart des humains, et même les plus croyants en la religion, n'imaginaient qu'une magie trop faible, et se l'expliquaient par des signes du destin, ou des superstitions dont on ne pouvait prouver directement la véridicité. « Montre-nous, osa demander Walter, impatient de voir de ses propres yeux une illusion normalement impossible.
- Nous nous aidons de billes, commença Kyru en sortant de sa petite sacoche noire, une sphère bleue. Chaque bille est concentrée d'une sorte de convertisseur et d'aspirateur. Je ne m'y connais pas très bien, car il n'y a que les soldats géants qui comprennent comment fonctionne un être vivant...
- Des soldats géants ? demanda William.
- Je vous expliquerai. Donc le pouvoir qui est concentré dans cette bille, va aspirer une sorte de... force qu'il y a dans mon corps, pour la transformer en effet. »
Sur ces mots, une flamme bleue enroba la bille, puis toute la main de Kyru. « C'est une bille que j'utilise pour mon entraînement. Totalement inoffensive, cette flamme est semblable à une vraie, mis à part sa couleur.
- Remarquable... laissa échapper Walter, ébahi.
- Bon, ce n'est pas tout ça, dit William en s'amusant à passer sa main au travers de la flamme bleue, mais nous devons vous inscrire au lycée... »
La flamme s'arrêta aussitôt, et Kyru rangea lentement la bille dans sa sacoche. « Au lycée ? s'étonna Kyru.
- Est-ce que l'OAM aura une chance de vous y trouver ? leur demanda Walter en sachant très bien la réponse à cette question.
- Il est vrai, fit le jeune homme, que nous sommes recherchés. Et s'il faut agir comme les enfants de votre monde, alors je veux bien... retourner à l'école. Même si je ne sais pas du tout comment ça se passe.
- Je t'expliquerai, l'encouragea Sophie en lui tapotant l'épaule droite. »
Elle se rappela de son corps dur et froid, les vêtements du jeune homme étaient tout aussi rigides. William, qui remarqua le soudain silence, décida de continuer la conversation : « Nous allons devoir corrompre certains directeurs, car l'école qui est à côté n'est pas comme toutes les autres. Vous vous y plairez.
- Je crois bien qu'elle n'ouvre que le quinze, leur apprit Alan.
- Très bien ! dit aussitôt Walter. Je vous assure que vous serez bientôt dans une magnifique résidence, mais pour le moment, je vous conseille de rester à l'hôpital quelques jours. »
Ils se dirent au revoir, William et Walter conduisirent les deux « adolescents » dans une chambre de l'hôpital, celle-ci servant normalement aux familles des patients. « Un homme viendra vous chercher dans quelques jours, leur expliqua Walter. Sur ce, je vous souhaite un agréable séjour ici...
- Et faites attention, leur chuchota William. La nourriture des hôpitaux n'est pas ce qu'il y a de mieux... »
Ils rigolèrent en comprenant, cependant Kyru n'avait pas compris. Dans son monde, il n'existait pas de tels centres, et la nourriture était très limitée. Premièrement à cause de la surpopulation, de nombreuses personnes ne pouvaient pas manger à leur faim. Deuxièmement, les animaux étant pour la plupart invincibles et durs comme de la pierre, il était impossible de manger une quelconque viande. (Déjà que la plupart furent quasi-exterminés par les Galiléons.)
***
La chambre était spacieuse, il y avait deux énormes lits, une grande table recouverte d'une nappe blanche, et d'une lampe verte. Sur chaque chevet, il y avait des magazines traitants de divers sujets. « Tu pourras t'accoutumer à ce monde », déclara Sophie en les feuilletant. « Il y a tellement de différence... », répondit-il en prenant un magazine d'actualité.
La jeune fille se coucha, les mains derrière la tête, et réfléchit à ce qu'elle venait de vivre. Kyru, quant à lui, s'assit sur son lit, et contempla la jeune fille pensive qui avait fermé les yeux. « C'est bizarre, remarqua-t-il.
- Quoi donc, demanda-t-elle sans bouger ni ouvrir les yeux.
- Les filles de mon monde négligent leur physique, car elles sont toutes déprimées. Toi, tu es magnifique, et tu sembles de bonne humeur... Ton sourire me donne envie de vivre...»
Sophie tourna la tête vers Kyru et le regarda dans les yeux.
« Je n'étais pas aussi heureuse avant de te rencontrer. Ce monde est bien monotone, et ce sont des personnes originales comme toi qui nous manquent le plus.
- L'amour n'existe plus dans mon monde. Je sens une fraîcheur qui s'empare de mon corps, et tous mes sentiments semblent me quitter à mesure que le temps passe...
- L'amour n'existe pas... répéta Sophie, choquée. »
Kyru se coucha à son tour de la même manière que la jeune fille. « Une éternité à vivre, sans éprouver de l'amour pour quelqu'un, comprit-elle. Quel triste sort !
- Il n'y a qu'un seul type d'amour que nous connaissons. Il n'y a qu'une chose que l'humain finit par désirer... C'est la mort... »
Sur ces mots, ils se firent silencieux. Plusieurs heures passèrent, avant que le diner du soir ne soit servi. Il n'était que dix-huit heures, et une infirmière avait emmené un plateau contenant diverses boites dans lesquelles il y avait de la nourriture fripée, soit trop froide, soit trop réchauffée. « Oh non, se résigna Sophie une fois que l'infirmière était partie.
- Quoi donc ?
- Je vais devoir manger cette "chose". »
Avec la fourchette en plastique, elle sortit d'une des boites une sorte de purée fumante qui dégoulinait. La viande était noire, et les légumes ensevelis par une sauce dont il était impossible d'en définir la composition. Kyru n'avait pas d'appétit, il ne se contenta que de gouter un peu de chaque plat par curiosité.
Après avoir mangé, Sophie décida d'allumer la télévision. Elle s'endormit bien vite car rien ne l'intéressait, malgré les vingt chaines proposées. Kyru, lui, n'avait pas regardé un écran depuis bien longtemps. Sur Scia, la télévision avait vite été dans l'obligation d'arrêter tout ses programmes : ils n'intéressaient plus personne, et de nombreux sujets n'avaient plus lieux d'être. Il n'y avait plus de documentaires, plus de crimes ou de drames, aucune importance pour les vols et les cambriolages. Aucune émission sur la santé, ni de films d'actions ou d'aventure où le risque et la mort n'existaient plus. De plus, l'actualité politique avait vite fait de lasser tous les habitants de la planète, rien n'était important à part le fait de trouver la "mort" tant recherchée.
***
Le matin, une infirmière passa très tôt pour leur servir le petit déjeuner. Sophie regarda l'heure sur le réveil qui était posé sur le chevet. Il n'était que six heures du matin ! « Voulez-vous qu'on lave vos vêtements ? » l'interrogea l'infirmière. (La propreté était importante dans un tel hôpital.) Kyru ne savait pas quoi répondre. Sur Scia, les vêtements n'avaient pas besoin d'être lavés, et on ne les prêtait pas facilement. Sophie accepta alors que le jeune homme resta muet.
L'infirmière prévint qu'elle repassera dans quelques minutes, après avoir donné à la jeune fille une tenue d'hôpital en attendant que ses futurs vêtements soient lavés puis rendus. « Tu ne changes pas tes vêtements ?
- Non, jamais... Ils sont autonettoyants ! Et les habits que vous me passeriez se déchireraient en un rien de temps, car ils s'useraient dès que je m'assiérais quelque part !
- Je vois, comprit Sophie. »
La chambre comportait aussi une toute petite salle de bain, incorporée dans un coin de mur. Sophie s'y rendit, fermait la porte, se dévêtit, et réapparut un peu plus tard dans un pyjama d'hôpital un peu trop grand pour elle. Son sourire était merveilleux, et ses yeux verts grands ouverts de jeune fille forcèrent Kyru à rester immobile et à la contempler. « Tu es magnifique, laissa-t-il échapper.
- C'est moins sexy que ça ! se moqua-t-elle en montrant les vêtements sales qu'elle tenait. »
Kyru ne s'était jamais posé de question sur l'esthétique d'une fille, et avait arrêté depuis longtemps de penser à toute idée de maquillage, de tendances ou de modes. Cela n'avait pas lieu d'être dans son monde si triste et enclin à la destruction. « Une telle force d'anime, s'attrista Kyru. Si dans mon monde nous avons la magie, dans le vôtre, vous avez bien plus !
- Il est vrai que je ne pourrais jamais vivre éternellement en pyjama, et qui voudrait de moi ?
- Cela ne me dérange pas, nous ne faisons pas attention aux vêtements...»
Sophie comprit donc qu'elle ne devait pas être gênée par le regard de Kyru sur son habillement, et qu'il ne se souciait guère qu'elle soit "sexy" ou non. « Tu ne serais donc pas gêné par exemple, de me voir toute nue ? exagéra-t-elle.
- Cela ne me ferait pas grand-chose, trouva-t-il à dire en ne comprenant pas vraiment ce que cela signifiait pour Sophie.
- La pudeur n'existerait donc t'elle pas ?
- Je ne peux pas comprendre ces choses là, lui répondit-il sombrement en baissant la tête. »
La jeune fille s'assit à côté du jeune homme, puis posa sa tête sur son épaule. « Toi qui as l'œil pour cela, me trouves-tu sexy ? lui posa-t-il la question en appelant au plus profond de lui, des lointains souvenirs amoureux.
- Heu... »
Sophie ne savait que répondre. Ils se regardaient tous les deux dans les yeux, proche de seulement quelques centimètres... Même si Kyru avait lu quelques livres sur l'Ancien Monde, et qu'il s'était rappelé de certains détails en ayant vu un film la veille, il ne comprit pas tout de suite qu'il vivait un instant vraiment très spécial pour la jeune fille... Celle-ci posa la main sur le genou du garçon, et bien qu'elle n'en ait pas l'habitude, se risqua à approcher sa tête doucement de celle de Kyru, pensant peut-être l'embrasser.
Avant même qu'il ne puisse se passer quoi que ce soit, l'infirmière revint pour prendre les vêtements sales de Sophie. Les deux adolescents s'éloignèrent lentement. « Oh, il y a de l'amour dans l'air ! » remarqua la femme en blouse blanche qui s'en voulait un peu de les avoir dérangés. « C'est donc ça... songea Kyru tout bas. »
Sophie donna son jean, son T-shirt et ses chaussettes, tout en prenant soin de cacher au jeune homme qu'elle avait aussi retiré ses sous-vêtements. Même si elle avait compris que Kyru ne se souciait guère de ces choses-là, elle ne pouvait trouver le courage d'aller plus loin, en lui faisant comprendre qu'elle était toute nue sous son pyjama. « Pas de bêtises, hein ? » se permit l'infirmière en regardant le jeune homme entièrement habillé de noir. Celui-ci la regarda d'un air interrogateur. Elle repartit. « Comme si nous pouvions faire quelque chose ! » rigola Sophie, avant d'aller manger son petit déjeuné.
Quand ils eurent fini, l'infirmière vint reprendre les plateaux de nourriture, et ramener les vêtements de la jeune fille, ceux-ci étant déjà lavés et secs.
***
Vers onze heures, un homme en costume cravate entra dans la chambre. Il était grand, assez vieux, et dégageait une certaine importance. « Kyru et Sophie ? dit-il.
- C'est nous, répondit Sophie en se levant du lit rapidement.
- Je suis l'adjoint du directeur du lycée, je viens vous chercher pour vous emmener dans votre résidence. »
L'homme laissa deux minutes aux deux adolescents pour se préparer, puis ils sortirent enfin de l'hôpital sans qu'il y ait de discussion d'aucune sorte. L'adjoint marchait très vite, et sans cesse il regardait sa montre.