Chapitre 6, Page 2
Quelques heures plus tard, il était déjà l'heure de manger. Sophie avait faim, mais ce n'était pas le cas de Kyru. Celui-ci ne ressentait aucune douleur à l'estomac, et il lui était possible de jeûner pendant plusieurs semaines. De toute manière, son corps ne se dégradait pas, et ce n'était qu'après plusieurs mois sans rien avaler qu'il ressentait les effets d'un manque d'alimentation.
Les deux amis sortirent alors pour se diriger vers la cafétéria. Il n'y avait personne dans tout le parc. Un léger vent secouait les arbres, quelques feuilles mortes tombaient et s'accumulaient sur les chemins. La température était agréable. Le mois de septembre commençait bien ! « Ton monde parait tellement vivant, admira Kyru. Dans le mien, des robots ramassent la moindre feuille tombée, et de toute manière, il n'y a pas d'arbres.
- Comment sont tes villes ?
- Mes villes ? Nos villes sont... »
Le jeune homme, tout en marchant, chercha à décrire ce qu'il voyait quasiment tous les jours. Il pointa du doigt le ciel : « Les immeubles sont si grands, qu'il nous est impossible de voir le ciel. Il nous apparait comme des bandes lointaines. Le soleil est toujours caché par toute cette infrastructure, c'est pour cela que nous vivons toujours sous les lumières artificielles. »
Il montra les arbres : « Cela n'existe pas.
Préférant le profit à l'esthétique de la nature, les scientifiques ont créé des arbres permettant une meilleure photosynthèse. De plus, ces arbres sont éclairés par des lampes spéciales, et mis sous terre dans de gigantesques salles. Il y a des ventilateurs qui aspirent le dioxyde de carbone, et qui rejettent de l'oxygène propre. »
Kyru s'accroupit dans le parc, et prit un peu de terre. « De la terre dans une ville ? Dans mon monde, il y est impossible de trouver cette matière pourtant si répandue. Les villes sont entièrement faites de matériaux synthétiques !
- Même nos villes les plus élaborées contiennent des parcs, s'étonna Sophie.
- Les villes sont encerclées par des sortes de murs, ceux-ci aspirant la poussière. L'air est tellement pur, qu'il est souvent difficile d'en sortir. »
La jeune fille imaginait ce monde "trop" parfait, qui n'était qu'excès qui a donné lieu au déclin. C'était grâce à toutes ces machines que les humains appauvris par l'envie de mourir ont continué à vivre dans la propreté. Ils avaient construit un monde utopique ou chacun était heureux. Des villes où rien ne manquait, et où la culture évoluait vers la robotique et la dénaturalisation de l'humanité.
Ceux qui n'étudiaient pas l'Ancien Monde, ceux qui ne lisaient pas, avaient oublié les arbres et les fleurs. Ces personnes "aveugles" à toute cette vie antérieure n'imaginaient même pas qu'il existait auparavant de l'eau non potable, de la terre salissante, de l'air nauséabond. Pour les humains n'ayant jamais connu ce monde idyllique, il était impossible de penser aux oiseaux qui volent, aux divers animaux dans les forêts, et même aux longues promenades dans les parcs extérieurs à la ville.
En l'an 2000, sur Scia, une grande partie de la population partait souvent en vacances en dehors de la ville, même si ce n'était qu'à quelques dizaines de kilomètres. Voyageant grâce à de gigantesques vaisseaux accueillant des milliers de personnes, ils débarquaient dans la nature pour plusieurs jours, assistés par un guide. En 2025, le virus était propagé, et dès lors le monde changea brusquement...
***
Arrivés à la cafétéria, les deux jeunes contemplèrent les longs alignements de chaises et de tables parfaitement propres. Au centre, il y avait d'exposé les différents plats. « Nourriture à volonté ! » lut Sophie en observant une pancarte qui était accrochée au plafond.
Juste à l'entrée, il y avait une borne dans laquelle ils passèrent leur carte magnétique. Sur un écran, ils purent voir de même « crédit illimité ». C'était sans doute une demande exagérée de Walter et William ! Ils s'étaient vraiment occupés de tout ! Enfin, les deux jeunes purent avoir le repas rêvé : Steak avec pommes dauphines, crudités de toutes sortes, glace à la vanille et à la fraise, sans oublier des petits suppléments comme des bonbons ou des meringues. « Cela me fait vraiment bizarre ! » déclara Sophie, qui hésitait à prendre tout ce qu'elle désirait. « Pourrais-je un jour tout gouter ? » continua-t-elle.
Une fois à une table, ils discutèrent d'un peu de tout. Kyru continua à expliquer à la jeune fille l'état de son monde, ainsi que son histoire. Unuya la haute, le temps du sang et du feu, l'évolution de la robotique, tout méritait une véritable histoire ! Ce qui concernait la robotique était vraiment polémique. Kyru posa deux questions : « Jusqu'où pouvons-nous aller ? Où devons-nous nous arrêter ?
- Je suppose que... un robot doit assister les humains, c'est tout...
- Justement, l'appuya Kyru. Un robot doit toujours être le subordonné de l'humain, car il est dangereux qu'une alliance entre les machines vienne perturber notre monde. Tout n'est que calcul, et un seul chiffre peut alors décider d'une action, sans qu'il n'y ait de conscience morale. Les scientifiques ont dû arrêter leur recherche sur la conscience des robots pour plusieurs raisons. Premièrement, créer la conscience ne revenait finalement qu'à calculer tout par des statistiques. Ensuite, cela posait le problème de la considération des robots. S'ils étaient identiques aux humains, alors aurions-nous une moindre valeur ? Sur Scia, le plus important concernant la science, c'est qu'elle ne soit présente que pour améliorer les conditions de vie humaine. Nous n'avions pas besoin des robots, car il ne nous fallait rien de plus que la sécurité et l'éternelle stabilité.
- Mais seuls les diamants sont éternels...
- En effet, et... cette quête de l'éternité, n'était donc pas faite pour les hommes... »
Ce fut ensuite au tour de Sophie, de présenter l'histoire de son monde. Mais elle ne trouvait pas vraiment de sujets qui lui paraissaient importants. Elle ne se contenta que de lui expliquer l'organisation du monde en pays, et l'existence des rois, des empereurs, puis des présidents et dictateurs. Le jeune homme était très étonné de savoir que de tels personnages existaient encore sur Terre !
***
Après avoir tant discuté, les deux jeunes n'avaient quasiment pas entamé leur repas. La cantine était toujours aussi déserte, mais trois jeunes arrivèrent en trombe. Ce n'était autre que Lucen, Youryne et Sulyvan.
De son caractère hyperactif, ce fut le jeune garçon habillé tout en couleur, qui les salua en souriant. Ils remplirent hâtivement leur plateau après avoir passé leur carte, puis vinrent d'asseoir à la table de Sophie et Kyru. « Qui étaient ces deux hommes ? demanda aussitôt Youryne, s'asseyant en regardant Sophie.
- Oh, cela n'a pas grande importance...répondit-elle. »
Ils mangèrent ensemble en discutant de leurs passions, de leurs rêves, mais ne se référant jamais à leur passé. Il n'y avait que Sulyvan, mangeant lentement et sans grande volonté, qui ne parlait toujours pas. Adossé comme si son dos était naturellement courbé, il ne relevait que rarement la tête, et ses cheveux descendaient et cachaient même ses lunettes teintées. Il n'avait pas non plus retiré son gant pour manger, et c'était un véritable spectacle de le voir manier son couteau et sa fourchette, quand il découpait soigneusement la viande. « Et toi, tu aimes quoi Sulyvan ? » risqua Sophie.
Le jeune garçon s'arrêta aussitôt de découper, réfléchit plusieurs secondes, et se contenta de dire d'une voix effacée : « Je ne sais pas... »
***
Quand ils eurent fini de manger, ils sortirent en ayant le ventre plein, et décidèrent de rester ensemble le reste de l'après-midi. Le parc était gigantesque, et personne ne remarquait que Kyru, petit à petit, s'intéressait à de petits détails. Il était reposé, et c'était la première fois depuis sa tombée sur terre qu'il pouvait contempler les merveilles de la nature.
Quand il était arrivé, il pleuvait. Juste après, il voyagea avec Walter et William, avant d'être à l'hôpital, de traverser le parc sans trop réaliser et de le retraverser avec Sophie juste avant de manger. Cette fois-ci, il s'était même abaissé pour prendre une feuille, afin de s'amuser avec. Quand il fit cela, Youryne se posa des questions, mais Kyru lui répondit que ce n'était qu'une "manie".
Ils s'assirent tous sur un long banc de bois, et Lucen proposa un jeu : que chacun ferme les yeux, et s'imagine le paysage avec des milliers de couleurs. Chacun accepta, et ce fut le calme pendant plusieurs minutes. Pour Lucen, ce jeu était facile ! Il avait vécu son enfance dans de nombreux lieux beaux et variés, et s'il avait été un peintre, il aurait été l'inventeur de nombreuses toiles aux mille teintes. Pour les autres, c'était plus difficile.
Youryne avait vécu dans le sang, de même que Sulyvan qui en plus, s'était habitué à l'obscurité. En fin d'après-midi, ils quittèrent le parc pour se rendre dans une salle de jeu qui se trouvait près de la cafétéria. Lucen et Youryne se discutèrent une partie de babyfoot. Sophie put apprendre le ping-pong à Kyru, qui ne connaissait pas du tout les règles. « Mais à quoi jouez-vous dans votre monde ? lui souffla-t-elle afin que les trois autres n'entendent rien.
- Nous ne jouons plus, se contenta-t-il de répondre. Il rajouta : Nous n'avons plus le goût à rien, et nous attendons la mort impossible. »
***
Plusieurs jours passèrent, les cinq jeunes passaient leur temps à profiter des derniers jours des grandes vacances, en dormant, en jouant et en se baladant dans tout le parc. À la fin, Kyru et Sophie s'ennuyaient, mais se connaissaient de mieux en mieux. Tous les soirs, ils discutaient du monde dans lequel ils avaient vécu. Il y avait tant de différence ! D'une graine commune, l'humanité, il avait évolué deux planètes totalement différentes.
La veille de la rentrée...
Il était vingt-deux heures, et le lendemain, tous devaient se lever très tôt afin de se rendre au lycée. Lucen, Youryne, Sulyvan et Sophie avaient seize ans, ce qui faisait qu'ils seraient obligatoirement dans la même classe. Kyru, lui, était bien plus âgé qu'eux, mais n'en avait pas du tout l'apparence.
Entre-temps, il était arrivé dans les résidences tous les élèves. Le calme qu'il y avait eu pendant des semaines était complètement anéanti par l'excitation des jeunes qui s'amusaient et parlaient fort. Il n'était pas rare que ces élèves veillent toute la nuit, et qu'on les entende marcher ou courir dans les couloirs.
Cette nuit-là, Kyru avait bien une question en tête pour Sophie : « Pourquoi vais-je au lycée ? Comment ça se passe ?
- Je ne sais pas, dit-elle sans réfléchir. Je suppose que ce lycée n'est pas comme tous les autres... Cependant, ils se ressemblent tous !
- ... »
La lumière était coupée, et Sophie ne voyait pas l'air triste que le jeune garçon affichait. Cela ne l'empêcha pas, sur le ton de la voix de son ami, de comprendre son déroutement. « Tu n'as pas à t'inquiéter ! » le réconforta-t-elle. Mais Kyru ne pensait déjà plus au lycée, et se laissait abattre par une envie bien particulière... « Pourquoi vivre ?
- Je ne sais pas, répondit doucement Sophie. Peut-être que la vie... est tout ce que nous avons de plus important...
- Oui, la vie est importante quand elle est menacée par la mort. Mais si nous ne pouvons mourir, alors pourquoi vivre ? L'éternelle vie sans bonheur, la vie dans la décadence, la vie bafouée par l'erreur des hommes... »
Sophie restait muette face aux paroles de Kyru qui s'affaiblissaient, jusqu'à ce que le calme presque total s'empare de la chambre. Seuls quelques bruits extérieurs se faisaient entendre, celui des élèves qui cognaient les murs ou qui marchaient d'un pas lourd. « Je me rappelle... d'une pierre étrange...
- Une pierre ?
- Vraiment très importante... Plus le temps passe, plus les éléments reviennent. »
Ce fut de nouveau le silence. Ils s'endormirent finalement bien vite, noyés dans leurs pensées.