Chapitre 7, Page 2

Publié le par Cidragon6

Youryne tout entier paraissait aussi sombre que Sulyvan. Le jeune homme s'assit dans le fauteuil, il était à moitié éclairé par la lumière qui peinait à traverser les rideaux trop épais. « Je faisais une petite sieste, précisa-t-il.

-         Je suis vraiment désolée, s'expliqua Sophie très mal à l'aise.

-         Ce n'est rien, j'allais me réveiller... »

Elle s'assit à son tour à côté de lui, tout en restant muette. C'était le silence total. Les yeux de Sophie s'habituaient à l'obscurité, et elle discernait mieux les détails de la pièce. Il y avait un buffet sur lequel étaient entreposées de nombreuses photos de famille.

« Tu as l'air triste, remarqua Youryne.

-         Je pensais à mes parents...

-         Tous les parents sont différents. Quand je pense à ma famille, je me comprends mieux... »

Le jeune homme était ténébreux. Il plongea sa tête en arrière, et commença à raconter son histoire. « Il y a deux ans, j'ai commis... plusieurs crimes... »


Novembre 2003


La colère s'emparait de lui dès qu'il se réveillait. Son lit était glacé. Il allait encore devoir se lever très tôt afin de se rendre sur son lieu de travail.

Youryne et sa mère vivaient dans la misère la plus totale. Le chauffage central ne marchait pas, et en cette période de l'année, l'ensemble de la maison était congelé.

La mère et son fils étaient mis à l'écart du reste de la famille. Tous, quels qu'ils soient, étaient des criminels, des brigands, des motards fuyant la police, ou encore des caïds vivants dans des quartiers chauds. Les personnes "normales" qui étaient rares ne trouvaient pas leur place au sein de la famille. La pauvre mère était restée seule depuis que son mari, un violeur récidiviste, avait été mis en prison à vie.

Les deux frères de Youryne continuaient à effectuer de nombreuses transactions, et tuaient souvent pour leur bon vouloir. Malgré leur réussite, ils n'avaient aucune considération pour leur mère, et ne pensaient jamais à leur petit frère qui déprimait sur son sort.

Après s'être préparé, il montait dans la fraiche voiture, et sa mère le conduisit sans un mot sur son lieu de stage. Oui, Youryne était stagiaire. Il devait travailler une semaine dans la construction de bâtiment. Ce n'était pas le fait de "travailler" qui était pénible, mais le fait d'être considéré comme une bête.

Au début de l'année scolaire, sa mère avait téléphoné à certaines entreprises afin de lui trouver le stage requis pour les études. Beaucoup répondirent à l'appel, mais il était évident qu'une seule pouvait être choisie.

Après une dizaine de kilomètres, la voiture s'arrêta devant un sinistre garage. Youryne y rentra la mort dans l'âme. Deux jeunes employés qui avaient quelques années de plus que lui, étaient sensés préparer le matériel. Au lieu de faire cela, ils fumaient en blaguant. Ils ne lui adressèrent même pas la parole : c'était comme s'il n'existait pas. Leur travail, au fond, n'était qu'une boucle se répétant à l'infini. L'interminable activité d'un électricien se limitait à travailler, dormir, fumer, boire et draguer.


***



Une fois qu'ils avaient fini leur cigarette, ils chargèrent un gros carton qui contenait ce qu'ils allaient installer pendant la journée. C'était Éric, un jeune de vingt ans, qui conduisait. L'autre s'appelait Matthieu et avait dix-neuf ans. Celui-ci attendait que Youryne monte, car il devait se placer au milieu. (C'était la place où il n'y avait pas de ceinture. En cas d'accident, Youryne mourrait à coup sûr.)

« Allez, monte ! ordonna Matthieu. Nous n'avons pas que ça à faire, continua-t-il.

-         Oui, répondit calmement le jeune garçon de quatorze ans. »

La fourgonnette sortit doucement du petit garage rempli de cartons. Une fois sur la route, le véhicule accéléra dangereusement. Éric commença à parler de divers sujets peu intéressants, après avoir mis la radio. Comme à l'habitude, cette radio diffusait toujours les mêmes musiques et les mêmes informations.

Le plus souvent, il y avait une demi-heure de route avant d'atteindre un groupe de maison en construction. Le temps prévoyait d'être maussade. Les nuages gris cacheraient le soleil, et ils travailleraient dans la pénombre toute la journée.

La fourgonnette s'immobilisa comme tous les jours devant une maison presque terminée. Les trois jeunes sortirent et descendaient tout le matériel du véhicule. C'était surtout Youryne qui travaillait... Matthieu avait déjà rallumé une cigarette, pendant qu'Éric enfonçait la clé dans la serrure. La porte était toute neuve, et tous savaient déjà ce qu'il y avait derrière... Les plans de chaque maison étaient identiques, et la seule surprise qu'il pouvait y avoir était qu'il y ait des problèmes de construction empêchant de travailler rapidement. La maison de plâtre était poussiéreuse, et chaque respiration était pénible.

Matthieu apportait les caisses à outils dans le salon, pendant que Youryne se débrouillait une fois de plus pour y emmener le lourd carton. Au début de son stage, le jeune garçon visitait la maison. À bout d'une semaine déjà, il s'était lassé ce faire cela. Il prit un couteau et commença son travail de la matinée. Celle-ci était consacrée à l'installation de tous les composants comme les prises, les interrupteurs et les radiateurs. Éric étant le plus expérimenté, il s'occupait de brancher le tableau électrique dans la cave. Au premier abord, cela paraissait compliqué, mais c'était une tâche très répétitive. Matthieu allait dans le garage pour préparer la mise en place des interrupteurs, il fallait percer dans le ciment.

Pour Youryne, c'était un travail très pénible que de visser les composants. Il fallait en premier creuser dans le plâtre, couper les gaines, dénuder les fils, enfoncer les petites boites orange, brancher les composants, et visser le tout. Cette tâche très répétitive était éprouvante pour tout son corps. Il fallait toujours se baisser, s'adosser, utiliser un tournevis désagréable : tout cela plus de cinquante fois.

Si seulement il avait le droit d'utiliser la visseuse électrique, cela lui aurait permis de ne pas se déchirer la main... Mais les jeunes ne voulaient pas la lui prêter. Seuls eux avaient le droit de l'utiliser quand ils le voulaient. De plus, il fallait que chaque prise, chaque interrupteur soit de niveau ! Cela ne servait à rien, car les peintres dévissaient toujours ces composants afin de faire leur travail !


***



Après avoir travaillé toute la matinée sans prendre de pause, c'était enfin l'heure de manger ! Contrairement à Youryne, les deux jeunes s'étaient déjà permis de nombreux arrêts afin de fumer. Il faut dire que le jeune garçon effectuait une tâche forte ennuyeuse...

En somme, ce n'était l'heure de manger que quand Éric et Matthieu l'avaient décidé, et c'était le seul moment où Youryne pouvait reposer son dos et ses mains.

Ils s'asseyaient et ouvrirent tous les deux une boite contenant leur nourriture flétrie par le froid. C'était un repas bien étrange qu'ils ingurgitaient : des pattes mélangées avec une sauce béchamel, auquel il semble y avoir été ajouté des oignons et des épinards. Youryne, lui, essayait de varier au maximum le contenu de son sandwich.

Le temps passa bien vite, surtout pour le jeune stagiaire qui désirait par-dessus tout prendre l'air. C'est ce qu'il fit en pressant le pas. Une fois à l'extérieur, il aperçut une Mercedes se garer juste devant la maison. Cela ne pouvait être que le propriétaire qui venait rencontrer les installateurs, et voir l'avancement des travaux.

Youryne rentra dans la maison pour prévenir les deux jeunes, ceux-ci ne devant pas être pris au dépourvu. « Il y a quelqu'un qui arrive, je crois que c'est le propriétaire...

-         Okey, on va voir... »

Les deux jeunes se levèrent juste au moment où l'homme arrivait. « Bien le bonjour Messieurs », fit-il en regardant les trois jeunes. Il leur serra la main à tour de rôle. « Je voulais juste vous dire que finalement, nous mettrons sept prises dans la cuisine, et non cinq... »

Après avoir été dans la cuisine pour indiquer l'emplacement des prises, ils revinrent dans le salon. Le propriétaire regarda alors Youryne de haut en bas. « Vous êtes bien jeune vous, remarqua-t-il.

-         Oui,  répondit Youryne. Je suis stagiaire.

-         C'est bien ça... Ne ralentissez pas trop les professionnels ! plaisanta-t-il. »

Le jeune garçon ne savait pas quoi répondre à cette plaisanterie, c'était une insulte face à lui et au travail qu'il avait fourni. Un tel déshonneur était tout ce qui pouvait l'énerver davantage. « Ne vous inquiétez pas, précisa Éric. Il ne nous ralentit pas trop !

-         J'y compte bien, fit l'homme en souriant. »

Sur ces mots, il serra la main des deux employés en oubliant le stagiaire, et sortit de la maison.

Youryne tremblait légèrement. C'était la haine et la violence qui parcouraient tout son cerveau, qui le stimulait, et qui l'empêchait d'avoir les larmes aux yeux. Un tel acharnement réduit en poussière ! Cela ne lui servait à rien de travailler aussi dur !

Il prit quelques minutes de pause supplémentaire, et recommença à travailler. Il avait terminé l'installation de tous les composants, puis commença alors un travail totalement dévalorisant. Il lui fallait ramasser tous les câbles, toutes les gaines, chaque fil, et ne laisser aucune poussière dans toute la maison ! Chaque coup de balai qu'il donnait était pour lui un véritable affront, de plus qu'il voyait les deux autres jeunes faire un travail beaucoup plus intelligent. Qu'était-il face à eux ? Un esclave ?

Quand il avait demandé pourquoi il devait effectuer cette tâche seule, Matthieu lui avait répondu que c'était tout ce qu'il devait faire. Et quand n'y avait-il pas de stagiaire, qui était désigné pour faire ce sale travail ? Youryne se contentait d'obéir.


***



Vers dix-sept heures, le jeune garçon s'occupait désormais de balayer les poussières de plâtre qui s'incrustaient partout. La luminosité commençait à baisser, le soleil ne désirait plus éclairer le chantier. Il se cacherait pour le reste de la journée derrière les nuages.

Un vrombissement s'approcha de la maison, une petite voiture arrivait et freinait brusquement, dérapant sur le sol humide. Des jeunes en sortirent précipitamment. Ils entrèrent dans la maison sans gène.

Éric et Matthieu vinrent dans le salon, et accueillirent leurs amis. « Comment tu vas Éric ! » cria un des jeunes en lui serrant fortement la main.

La discussion commença, cela allait faire une pause supplémentaire pour les deux employés. Au bout de quelques minutes seulement, un des jeunes qui était arrivé fit attention à Youryne, qui tenait le balai. « Oh, on a le maître du balai ! s'écria-t-il sur un ton provocateur. Allez allez, travaillons travaillons ! »

Tous les autres se marrèrent bruyamment. « Surtout que balai, ça rime avec ballet ! continua un autre jeune.

-         Allez ! Fais-nous quelques danses ! Comme les meufs ! »

Il y avait dans leur groupe deux filles blondes, et qui regardaient Youryne comme s'il était tout juste un insecte parmi les géants, et qu'il fallait l'écraser.

Le jeune stagiaire essayait de se contrôler, mais c'était bien plus de la haine qu'il ressentait ! C'était un sentiment bien plus fort ! Il quitta la pièce pour aller dans la salle de bain, et s'arrêta devant le mur pour réfléchir. Son corps entier était engourdi, il ne sentait plus ses jambes, et sa conscience était brouillée par une intense rage.

Au bout de quelques minutes, il entendit la voiture repartir. Ils n'étaient désormais plus que trois dans la maison...

Youryne sorti de la salle de bain, les deux autres étaient retournés à leur poste. Le jeune stagiaire trouva la clé de la maison dans une petite boite, et verrouilla l'unique porte en silence. Il souriait, imaginant déjà ce qu'il allait faire... Après tout, l'ensemble de sa famille avait trouvé refuge dans le crime... Était-ce un gène ?

Le stagiaire, dans un état second, s'empara d'une machette qui se trouvait dans une grande caisse à outils. La lame était sale et coupante, le manche était confortable... Il porta l'arme à la hauteur de sa tête, afin de mieux la contempler. Il trouva en premier Éric, toujours à la cave... Il s'approcha lentement de l'homme qui était retourné, et qui branchait des fils... Ayant entendu des bruits de pas, le jeune employé se retourna rapidement. « Mais qu'est-ce que tu... »

Il n'eut pas le temps de terminer sa question inutile : le jeune garçon lui trancha la gorge d'un seul trait ! Son sang gicla au rythme de son cœur. Youryne continua à dépenser son énergie en lui infligeant de violents coups de machette sur tout son corps.

Éric avait crié, mais ne criait plus désormais... Cela avait alerté Matthieu, qui descendit de l'étage pour se rendre dans le salon. Il appela son collègue. La panique le prit, et il voulut sortir de la maison. La porte d'entrée était fermée, et le jeune stagiaire de quatorze ans arrivait déjà dans le salon...

Les yeux emplis d'une grande fureur, il avançait vers lui tel un tueur sanguinaire... Quelques secondes auparavant, le sang d'Éric avait giclé, son visage et ses vêtements en étaient recouverts. « Travaillons, travaillons... » chuchota Youryne de sa voix sèche et pleine de chaos.

Matthieu se retourna vers la porte et s'y cogna plusieurs fois : il était si effrayé qu'il ne pouvait réfléchir correctement. « NON ! LAISSEZ-MOI SORTIR ! »

Youryne décapita le jeune d'un seul coup, qui tomba alors contre La Porte Blanche, la peignant de son sang.

Alors, une idée sauvage l'envahit... Il traîna le corps d'Éric jusque dans le salon, avant de le démembrer à l'aide de son arme. Quelques minutes plus tard, l'ensemble du salon était décoré d'une manière très sinistre. Des morceaux de corps se vidaient de leur sang un peu partout.


***



Ce n'est qu'une heure plus tard, que Youryne réalisait ce qu'il avait fait. Il ne regrettait rien ! Il était plus de dix-huit heures, et la nuit était déjà tombée. Un atroce calme recouvrait l'ensemble du chantier.

Le jeune stagiaire emprunta le téléphone d'un des jeunes, et téléphona à la police. Après quelques tonalités, une personne décrocha : « Commissariat national, bonjour.

-         J'ai tué deux personnes, je suis au chantier des templiers, la maison numéro seize... vous pouvez venir me chercher ? »

Il y eut quelques secondes de silence, et Youryne faillit croire que la ligne avait été coupée. « Arrêtez de blaguer monsieur, la police c'est sérieux !

-         Tant pis. Je resterai là jusqu'à ce que vous me découvriez ! »

Il coupa la correspondance avec la police, puis alla s'asseoir dans un coin de la maison. Au moment où il commençait à somnoler, il entendit une voix frapper à la porte. Après avoir essayé de l'ouvrir, un homme regarda avec une torche par la fenêtre. Il vit le jeune garçon à l'intérieur, mais ne put contempler le désastre. Un policier enfonça la porte, celle-ci céda brutalement. Le corps de Matthieu, qui s'appuyait sur celle-ci, tomba rapidement en arrière. La tête qui tenait encore par un morceau de peau, fut projetée sur le sol et roula jusqu'à Youryne. Une femme en uniforme entra dans la pièce, et ressortie aussitôt pour vomir. « Merde ! C'est vrai ! » s'exclama un policier qui avait osé rentrer. Celui-ci trouva le jeune garçon, qui avait pris la peine de se lever. « Que fais-tu ici ? Où est le criminel ?

-         C'est moi, dit calmement Youryne. J'ai tué ces jeunes... »

Les yeux de l'agent de police s'ouvrirent encore plus grand. Il avait du mal à comprendre comment un jeune garçon avait pu être la cause d'une telle boucherie...

Ses frères furent tués peu après par d'autres trafiquants de drogue. Il y avait plusieurs millions sur leur compte en banque ! Youryne et sa mère déménagèrent à Highbourg, car le jeune garçon avait pour obligation de suivre un sérieux encadrement psychologique...


***

 

 

Deux ans plus tard, dans le logement de Youryne.


Sophie était engourdie, la bouche légèrement entre ouverte. « Tu as vraiment fait ça ?

-         C'était il y a bien longtemps, acheva-t-il. »

La jeune fille se sentit diminuée. Après ce qu'il avait vécu, elle ne trouva pas le courage de lui expliquer que ses parents lui manquent. Ils restèrent silencieux plusieurs minutes, puis elle décida de repartir dans sa chambre.

La lumière du couloir était aveuglante, et avant que la fille ne franchisse la porte, Youryne la prit de nouveau par les épaules. Elle sentit son souffle chaud dans ses cheveux, et ne chercha pas à se retourner. « Je ne serai jugé qu'à mes dix-huit ans... À ma majorité..., je serai en prison jusqu'à la fin de ma vie... »

Sophie se mit à pleurer, et Youryne la laissa sortir avant de refermer la porte. La jeune fille s'accroupit contre le mur et continua à pleurer. Les lumières s'éteignirent, elle resta seule dans le noir.

Publicité

Publié dans Ecriture - art

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article